Lorsque la solidarité interne prime sur la responsabilité, la déontologie professionnelle devient un paravent. Pourtant, il est possible d’en faire une force d’intégrité.


Des principes sans force obligatoire

« Donc les psys, c’est comme les curés !? » Cette exclamation m’a échappé en cours de déontologie. J’apprenais alors que le code des psychologues n’est pas inscrit dans la loi. Autrement dit, nous sommes tous responsables… mais devant personne.

Un code de déontologie fixe pourtant des normes : ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Il vise à protéger le public des abus de pouvoir. Mais tous les codes n’ont pas la même portée.

  • Lorsqu’une instance professionnelle dispose d’un pouvoir de sanction (comme l’Ordre des médecins), les règles deviennent contraignantes.
  • Mais lorsqu’aucune sanction n’existe, le code reste une déclaration d’intention. Les professionnels intègres le respectent, les autres s’en affranchissent facilement.

Dans certaines organisations, le code est repris dans le règlement intérieur, mais son application reste inégale.


L’esprit de corps : ciment ou piège ?

Les codes ne servent pas seulement à poser des règles. Ils renforcent aussi l’identité d’un métier et la solidarité interne. Cet esprit de corps a donc une face lumineuse : cohésion, sentiment d’appartenance, soutien mutuel.

Cependant, son revers est redoutable : ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre.
Ce réflexe collectif repose sur plusieurs mécanismes bien connus :

  • biais d’endogroupe : protéger son clan avant tout ;
  • conformisme : suivre la majorité même quand elle se trompe ;
  • pensée de groupe : préserver l’unanimité au détriment de la critique ;
  • biais de statu quo : maintenir les habitudes établies ;
  • biais d’autorité : suivre aveuglément les figures dominantes.

Ainsi, l’esprit de corps peut empêcher toute remise en question, même face à des comportements immoraux.


Quand dénoncer devient un risque

Chaque scandale révèle des victimes ignorées malgré des signaux évidents. Ceux qui osent dénoncer se retrouvent parfois isolés, ridiculisés ou poussés vers la sortie. Les lanceurs d’alerte, au lieu d’être protégés, deviennent des menaces pour l’institution.

Pourquoi ? Parce que l’esprit de corps se transforme en omerta, destinée à préserver la réputation, la hiérarchie ou la « cash-machine ». Certains codes vont même jusqu’à inscrire l’obligation de confraternité.

Plutôt que de mettre fin aux comportements abusifs, les instances choisissent parfois le silence, la lenteur ou la contre-attaque. Le groupe se protège, quitte à abandonner les victimes.


Le boomerang de l’inaction

À court terme, cette stratégie semble protéger l’institution. Mais à long terme, c’est un très mauvais calcul. En effet, tout finit par se savoir. Et lorsque la vérité éclate, la réputation est durablement ternie.

La déontologie, sans régulation réelle, devient un masque hypocrite. Quant à l’esprit de corps, censé unir, il devient un outil de dissimulation et d’irresponsabilité.


Pour une culture de responsabilité

La question n’est pas seulement juridique. Elle est avant tout culturelle. Il est temps de repenser l’esprit de corps :

  • non plus comme un rempart contre la vérité,
  • mais comme un levier de responsabilité collective.

Restaurer la confiance passe par un changement profond : transformer la solidarité défensive en solidarité responsable. Autrement dit, protéger les personnes vulnérables plutôt que les institutions fautives.


Conclusion

L’échec de la déontologie face à l’esprit de corps révèle une crise plus large : celle d’un pays écœuré par un sentiment d’irresponsabilité généralisée.

Réformer la déontologie, protéger les lanceurs d’alerte et transformer l’esprit de corps en force d’intégrité : voilà les conditions pour regagner la confiance collective.